Ennoblissement et performance

Déperlance durable (DWR) : chimie sans PFAS et tenue dans le temps

La déperlance est un jeu d'énergie de surface : les chimies sans PFAS viennent à bout de l'eau, mais l'oléofugation reste le territoire du fluor.

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La déperlance durable (DWR) ne rend pas l’étoffe elle-même imperméable : elle recouvre la surface extérieure de la fibre d’une couche à si basse énergie que l’eau perle et roule au lieu de s’étaler. C’est pourquoi il ne faut pas confondre DWR et imperméabilité : la DWR retarde le mouillage de la surface, tandis que l’imperméabilité empêche l’eau de traverser les pores sous pression. Deux physiques différentes, deux plans d’essai différents.

La physique : énergie de surface, angle de contact et Cassie-Baxter

C’est le bilan énergétique entre le liquide et le solide qui décide si une goutte s’étale ou non. L’eau a une tension superficielle d’environ 72 mN/m ; dès que la tension superficielle critique du solide descend sous cette valeur, l’eau ne peut plus s’étaler et l’angle de contact dépasse 90°. La chimie DWR fait exactement cela : elle abaisse l’énergie de surface. Un film plan donne 90-120°, mais sitôt que la micro-rugosité de la fibre et de la structure tricotée ou tissée entre en jeu, le système passe au régime de Cassie-Baxter : la goutte repose sur les crêtes des fibres et sur les poches d’air emprisonnées entre elles, l’aire de contact solide réelle diminue et l’angle de contact apparent grimpe à 140-160°, voire au-delà. En laboratoire, un apprêt silicone amino-fonctionnel modifié par octylsilane a donné des angles de contact statiques d’environ 145° sur le polyester et 130° sur le coton.

Pourquoi l’huile ne suit pas l’eau : le privilège du fluor

C’est là que la chimie sans PFAS rencontre sa limite fondamentale. Les huiles courantes ont des tensions superficielles de 18-33 mN/m seulement ; pour qu’une surface repousse aussi l’huile, sa tension superficielle critique doit descendre encore plus bas, jusqu’à quelques mN/m. Des groupes -CF3 densément compactés donnent la plus basse tension superficielle solide connue, environ 6 mN/m ; les groupes -CH3 ne descendent qu’à 22-24 mN/m. Ainsi, les chimies hydrocarbonées et siliconées l’emportent aisément sur l’eau (72 mN/m), tandis que l’oléofugation (oléophobie) reste en pratique un domaine que seul le fluor atteint. C’est l’explication en une phrase de la faiblesse d’une étoffe sans PFAS face aux huiles, aux crèmes solaires et au sébum.

C8 → C6 → C0 : la chaîne qui se raccourcit

Le chiffre « C » indique le nombre d’atomes de carbone de la chaîne latérale fluorocarbonée. Le C8 (dérivés du perfluorooctane), standard du secteur pendant des années, offrait les meilleures performances mais était bioaccumulable et persistant. La chimie C6 est arrivée comme solution intermédiaire à chaîne plus courte ; elle a conservé l’essentiel de l’oléophobie, mais reste un PFAS et fait l’objet d’un abandon progressif, par la réglementation comme par les programmes du secteur (bluesign retire par exemple le C6 en janvier 2026). Le C0 (fluor zéro / sans fluor) est la génération qui abandonne toute la chaîne fluorocarbonée : c’est le visage commercial du terme « sans PFAS ».

Les familles chimiques sans PFAS

Les DWR sans fluor ne sont pas une substance unique, mais plusieurs familles chimiques, chacune avec ses forces et ses faiblesses.

  • Polymères dendritiques / hyperramifiés : structures « en étoile » dont les ramifications multifonctionnelles se co-cristallisent spontanément en un réseau ordonné et dense de chaînes latérales hydrophobes. Sur le polyester, elles donnent une déperlance proche du C6 et une durabilité au lavage relativement bonne ; le secteur les associe à des exemples comme Bionic-Finish Eco.
  • À base de silicone (polydiméthylsiloxane) : forte durabilité au nettoyage à sec et toucher souple ; exige un catalyseur et de la chaleur pour réticuler, et peut se montrer un peu plus faible que les hydrocarbures en mouillage dynamique.
  • Paraffine / cires végétales : perlage initial excellent, mais durabilité faible sans réticulation — l’effet s’épuise vite au lavage.
  • Polyuréthane / polyacrylate (y compris le PU dendritique) : forte déperlance et bonne tenue au lavage ; les acrylates sont plus économiques mais se fatiguent plus vite par hydrolyse. Il existe des options de PU à forte teneur biosourcée (70 % et plus).

Application et durabilité : le rôle de la chaleur

La DWR s’applique généralement par foulardage (pad), suivi d’un exprimage, d’un séchage et d’une polymérisation sur rame (stenter) ; selon la résine, la polymérisation se situe typiquement dans la plage 150-170 °C (dans une recette silicone type, séchage à 135 °C puis polymérisation à 170 °C). La durabilité s’éprouve contre deux ennemis : le lavage et l’abrasion. Le lavage retire les contaminants extérieurs et les molécules mal fixées ; l’abrasion use physiquement la couche de surface. Un mécanisme est décisif, la « réactivation » thermique : les chaînes déperlantes couchées par l’usage se redressent au séchage tiède ou au repassage, et le perlage revient. Dans les essais de durabilité, les apprêts sont soumis à des cycles de lavage de type ISO 105-C10 ; un bon apprêt silicone sans PFAS peut conserver la cote maximale (ISO-5) sur le polyester après 5 lavages, tout en perdant un échelon sur le coton.

Comment se mesure la performance : essais et normes

La méthode de base pour mesurer la déperlance est l’essai d’aspersion (AATCC TM22 / ISO 4920) : l’étoffe est tendue sur un cadre circulaire de 150 mm incliné à 45°, 250 mL d’eau distillée sont déversés en 25-30 secondes environ à travers une buse d’aspersion normalisée, l’excédent est chassé en tapotant le cadre et le mouillage est coté sur une échelle visuelle. Le score 0-100 de l’AATCC se convertit en cote 0-5 de l’ISO (score 100 = cote 5, « effet lotus » ; score 90 = cote 4 ; score 80 = cote 3). Le passage de l’eau sous pression est un essai distinct : la pression hydrostatique se mesure selon ISO 811 et indique l’imperméabilité, non la déperlance. L’oléofugation s’évalue de 0 à 8 avec l’AATCC TM118, au moyen d’une série de gouttes d’hydrocarbures à tension superficielle croissante (la cote 0 est la plus basse) ; les apprêts sans PFAS y obtiennent des cotes basses, ce qui est un résultat attendu.

Comparaison des familles chimiques de DWR sans PFAS (générale, à visée pédagogique)
Famille chimiqueDéperlanceOléofugationDurabilité au lavage/à l'abrasionRemarque
Dendrimère (hyperramifié)Élevée (proche du C6)Nulle/très faibleRelativement bonneChaînes latérales auto-organisées ; l'option sans PFAS la plus répandue
Silicone (PDMS)ÉlevéeNulleBonne (surtout au nettoyage à sec)Toucher souple ; exige réticulation + polymérisation à chaud
Paraffine / cire végétaleTrès élevée au départNulleFaible (sans réticulation)Économique ; s'épuise vite au lavage
Polyuréthane / acrylateÉlevéeNulle/limitéePU bonne · acrylate moyenneLa teneur biosourcée du PU peut dépasser 70 %
Référence : C6 (fluoré, PFAS)ÉlevéeMoyenne à élevéeBonneApporte l'oléophobie mais fait l'objet de restrictions

Réglementation : le sans-PFAS n’est plus un choix, c’est un calendrier

La transition n’est plus seulement éthique, elle est devenue une obligation légale. Côté UE, la restriction REACH sur le PFHxA et les substances associées entre en vigueur par étapes ; pour les textiles de consommation, l’habillement et les accessoires, l’interdiction s’applique à partir du 10 octobre 2026 (la date d’avril 2026 concerne les mousses anti-incendie). Au niveau national, la France restreint les PFAS dans les textiles de consommation à partir de janvier 2026, et le Danemark restreint les vêtements et chaussures contenant plus de 50 mg F/kg de fluor à partir du 1er juillet 2026. Aux États-Unis, la loi californienne AB 1817 interdit les PFAS ajoutés intentionnellement et une teneur en fluor organique total (TOF) supérieure à 100 ppm à partir du 1er janvier 2025 ; ce seuil descend à 50 ppm le 1er janvier 2027. Côté secteur, bluesign applique une restriction totale sur les PFAS dans les matériaux approuvés dès janvier 2026. Conclusion pratique : lorsque l’oléophobie n’est pas critique (couche extérieure des vêtements, déperlance quotidienne), la chimie sans PFAS est aujourd’hui à la fois conforme et suffisamment mature.

Étoffes et fils associés

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